Il y a des passions qui ne s’éteignent jamais tout à fait. Elles s’assoupissent, parfois pendant des siècles, puis se réveillent d’un coup, comme si le temps n’avait aucune prise sur elles. C’est exactement ce qui s’est produit avec la mythologie grecque : oubliée pendant tout le Moyen Âge, elle resurgit à la Renaissance avec une force telle qu’elle finit, deux siècles plus tard, par déclencher une véritable guerre littéraire. Une querelle qui opposera les plus grands noms des lettres françaises, qui divisera les salons, qui fera couler beaucoup d’encre — et dont l’issue façonne encore, aujourd’hui, la manière dont on raconte des histoires.

Car si l’on regarde nos étagères, nos écrans, nos jeux vidéo, on constate que rien n’a vraiment changé : on est toujours fasciné par les dieux. Simplement, on ne s’arrête plus à l’Olympe. Anubis, Odin, les kamis japonais ont rejoint Zeus et ses foudres dans l’imaginaire collectif. Comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, il faut remonter à la redécouverte d’un monde qu’on croyait perdu.

1. Le réveil des dieux : la redécouverte de l’Antiquité

1.1 Le grand sommeil du Moyen Âge

Pendant des siècles, les textes de l’Antiquité grecque et romaine dorment, presque oubliés, relégués dans quelques bibliothèques monastiques. La culture médiévale se tourne vers d’autres récits, d’autres héros : les saints, les chevaliers, les légendes chrétiennes occupent le devant de la scène. Les dieux de l’Olympe, eux, attendent. Immobiles, silencieux, comme suspendus entre deux mondes.

1.2 La Renaissance et la résurrection des textes grecs et romains

Puis vient la Renaissance, et avec elle, un vent qui balaie la poussière des siècles. On redécouvre les textes antiques, on les traduit, on les étudie avec une avidité presque fiévreuse. Les humanistes s’enflamment pour ces récits d’exploits et de héros, pour ces dieux capricieux et magnifiques. Une passion naît alors, une passion qui ne va plus quitter la littérature française pendant deux siècles entiers.

1.3 Budé contre Du Bellay : une langue digne des dieux ?

Mais cette redécouverte pose une question qui va tout déterminer : dans quelle langue faut-il désormais raconter ces récits ? Guillaume Budé, érudit parmi les érudits, plaide pour la suprématie éternelle du grec et du latin. Face à lui, Joachim du Bellay défend un tout autre pari : le français, encore « pauvre et nue », mérite pourtant qu’on l’enrichisse, qu’on la façonne jusqu’à ce qu’elle devienne digne, elle aussi, de porter les mythes. C’est dans cette tension, entre respect du modèle antique et désir d’émancipation, que germe déjà la querelle à venir.

2. La querelle éclate : la mythologie sur le banc des accusés (1653–1715)

2.1 Le merveilleux en procès (1653)

Nicolas Boileau VS Charles Perrault, ancien contre moderne

2.3 Le clash de 1687

La véritable déflagration survient en 1687. Charles Perrault publie un poème au titre déjà provocateur, « Le Siècle de Louis le Grand », dans lequel il ose affirmer la supériorité de son époque sur l’Antiquité elle-même. Le choc est immédiat. Deux camps se forment, nets, presque irréconciliables : d’un côté Boileau, Racine, Bossuet, La Bruyère, La Fontaine, gardiens fidèles des Anciens ; de l’autre, Perrault et Fontenelle, portant haut la bannière des Modernes. La question qui les oppose est simple à énoncer, vertigineuse à trancher : faut-il éternellement admirer et imiter les Grecs et les Latins, ou la littérature française peut-elle enfin voler de ses propres ailes ?

Un siècle plus tard, le débat s’intensifie et se précise. La question, cette fois, touche directement au cœur de la création littéraire : le théâtre et la poésie doivent-ils puiser exclusivement dans la mythologie grecque et romaine, comme le défend avec vigueur Nicolas Boileau ? Ou bien peut-on envisager d’autres sources d’inspiration, d’autres héros : Clovis, Saint Louis…, aussi dignes d’intérêt littéraire qu’Ulysse ou Énée ? Face à Boileau se dresse Charles Perrault, qui prend la tête des Modernes et qui, fidèle à ses convictions, puise lui-même dans les légendes populaires pour écrire ses désormais célèbres Contes.

2.2 L’affaire des inscriptions (1676–1677)

Quelques années plus tard, une querelle en apparence bien plus modeste éclate : faut-il rédiger en latin ou en français les inscriptions destinées aux monuments officiels ? Un débat de façade, presque anecdotique, et pourtant, sous cette question de pure forme, se rejoue exactement le même conflit. Le siècle de Louis XIV brille d’un éclat si singulièrement français que les Modernes finissent par l’emporter : ce sera le français, et rien d’autre.

2.4 Le triomphe des Modernes

La querelle connaît un temps d’apaisement, une trêve presque courtoise, à la toute fin du XVIIe siècle. Mais elle rebondit au début du XVIIIe, et cette fois, elle trouve son issue. Le public se détourne peu à peu de la tragédie « à l’ancienne », un genre qui ne se renouvelle plus, qui s’essouffle à force de vouloir ressembler éternellement à lui-même. Le roman, la nouvelle, le conte, la lettre philosophique prennent leur place. C’est le triomphe des Modernes, et l’entrée dans un siècle où le français, enfin, s’autorise à être une langue libre.

3. L’héritage silencieux : comment la querelle a façonné la littérature moderne

3.1 La naissance du roman comme genre roi

Libérée de l’obligation de se conformer aux modèles antiques, la littérature française s’ouvre à de nouvelles formes. Le roman, longtemps considéré comme mineur, devient peu à peu le grand genre narratif des siècles suivants, celui qui encore aujourd’hui, structure notre manière de raconter des histoires.

3.2 Le mythe recyclé, jamais abandonné

Pour autant, la mythologie ne disparaît pas de la littérature. Elle change simplement de statut. Les Lumières, le romantisme, le symbolisme continuent de puiser dans les récits antiques, mais sur un mode différent, plus libre, plus détaché. On ne cherche plus à imiter fidèlement les Anciens ; on emprunte, on détourne, on réinvente à sa guise.

3.3 XXe siècle : la mythologie comme grammaire universelle

Au XXe siècle, un basculement supplémentaire s’opère. Carl Jung, puis Joseph Campbell, s’emparent du mythe non plus comme d’un modèle littéraire à suivre ou à rejeter, mais comme d’un outil pour comprendre l’esprit humain lui-même. La querelle des Anciens et des Modernes est, à ce stade, largement oubliée, mais son issue, elle, est partout : la mythologie est devenue une matière première libre, disponible pour quiconque souhaite raconter une histoire.

4. La fascination sans frontières : la mythologie aujourd’hui

4.1 La Grèce toujours reine

Aujourd’hui encore, la mythologie grecque n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. De la saga Percy Jackson aux romans de Madeline Miller, en passant par le succès phénoménal du jeu vidéo God of War, l’Antiquité grecque continue de peupler nos étagères et nos écrans, comme si elle n’avait jamais quitté l’imaginaire collectif.

4.2 Le panthéon s’agrandit

Mais la Grèce n’est plus seule sur le trône. L’Égypte ancienne fascine à son tour, portée notamment par la saga des Kane Chronicles. Le monde nordique connaît lui aussi un véritable âge d’or : la série télévisée Vikings a introduit tout un public à Odin, Thor et aux sagas scandinaves, tandis que le jeu vidéo God of War Ragnarök a offert à cette mythologie une mise en scène spectaculaire, sombre et magistrale. Du côté du Japon, mangas et animes regorgent de kamis, de yokai et d’esprits ancestraux qui trouvent aujourd’hui un public mondial. La fascination mythologique, on le voit, dépasse désormais très largement les frontières de l’Olympe.

4.3 Pourquoi ces histoires nous parlent encore

Comment expliquer cette permanence ? Peut-être parce que les mythes offrent une grammaire universelle du destin, du pouvoir et de l’identité, des questions que chaque époque se repose, avec ses propres mots, mais qui restent, au fond, toujours les mêmes. Les mythologies avec son coté maléable permet d’en faire un reflet de la société qu’importe son époque.Aucune génération ne semble s’en lasser vraiment.

5. Un écho personnel : écrire à l’ère des mythologies plurielles

Si cette histoire me touche autant, c’est qu’elle résonne directement avec le travail que je mène depuis longtemps sur Tempête Divine. Là où la querelle du XVIIe siècle opposait un seul panthéon à l’émancipation littéraire, mon roman prend le parti inverse : convoquer toutes les mythologies du monde à la fois, et les s’affronter, au sein d’une même guerre de l’ombre, menée par les dieux à travers leurs demi-dieux et leurs instruments humains.

D’une certaine manière, on pourrait dire que Tempête Divine est l’héritier des deux camps de la querelle : fidèle aux Anciens dans son respect profond des mythes fondateurs, mais résolument moderne de part l’ouverture d’un nouvelle ordre appeler à naître. Ce n’est plus une seule mythologie qu’on interroge, mais toutes ensemble, comme si, quatre siècles plus tard, la question posée par Boileau et Perrault trouvait enfin une réponse plurielle.

La Querelle des Anciens et des Modernes n’a, en réalité, jamais vraiment pris fin. Elle s’est simplement déplacée. La question n’est plus, aujourd’hui, de savoir s’il faut imiter les Anciens, mais plutôt quelle mythologie choisir, ou comment les faire coexister. Et les écrivains de fantasy contemporains sont peut-être, sans le savoir, les héritiers directs de ces deux camps à la fois : fidèles à l’émerveillement des Anciens devant le mythe, et libres, comme les Modernes l’ont voulu, de le raconter à leur manière.



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