Il y a des silences qui ne sont pas des absences. Pendant des siècles, on a laissé entendre que la littérature s’écrivait au masculin — que la plume, comme l’épée, n’appartenait qu’à une seule main. Et pourtant, sous la poussière des bibliothèques, derrière les pseudonymes empruntés et les manuscrits signés d’une simple initiale, des femmes ont écrit. Elles ont composé, pensé, dénoncé, rêvé sur le papier, souvent sans qu’on les nomme, parfois sans qu’on les lise, presque toujours sans qu’on les récompense à la hauteur de leur talent. Remonter le fil de leur histoire, c’est rouvrir un grimoire qu’on avait refermé trop vite.

1. Depuis quand les femmes écrivent-elles ?

La question mérite d’être retournée : les femmes ont-elles un jour cessé d’écrire ? Rien n’est moins sûr. Ce qui a varié, à travers les âges, ce n’est pas leur désir de composer, mais le droit qu’on leur accordait de le faire, et plus encore, celui d’être entendues.

Dès l’Antiquité, certaines voix féminines s’élèvent, fragmentaires, souvent mutilées par le temps, mais bien réelles. Puis vient le Moyen Âge, où l’Église referme les portes du savoir sur les femmes : penser et écrire leur sont, en théorie, interdits. Mais l’interdit n’a jamais éteint le geste ; il l’a seulement rendu discret, presque clandestin. On écrit encore, dans l’ombre des couvents, mais on en parle peu.

Il faut attendre la Renaissance pour que ces voix ressurgissent au grand jour, celles, d’abord, de femmes de haute naissance, seules à disposer du loisir et de l’instruction nécessaires. Leurs homologues masculins ne se privent pas de les railler. Ce n’est que bien plus tard, siècle après siècle, que les femmes conquièrent le droit de signer leurs œuvres de leur propre nom, sans crainte du jugement. Ce chemin, long et sinueux, est celui que nous allons parcourir.

2. Les terminaisons exactes

Une actrice répond à un acteur. Une autrice, elle, a longtemps peiné à répondre à un auteur.

Le mot existait pourtant : autrice s’employait couramment aux XVIe et XVIIe siècles, avant de disparaître à la Révolution française, l’Académie jugeant alors que de tels mots n’avaient pas lieu d’être, puisque les femmes, à leurs yeux, n’avaient pas à écrire ni à exercer de métier. D’autres variantes, plus timides encore, ont connu le même sort : auteuse, auteuresse, autoresse, authoresse, apparues puis effacées au fil des usages.

Dans les dictionnaires d’hier, auteur et écrivain n’avaient donc pas de féminin. On recommandait femme auteur, femme écrivain ou, pour contourner l’écueil, femme de lettres, poétesse, romancière. Le Québec, la Suisse et la Belgique, eux, n’ont jamais fait tant de manières : ils ont simplement ajouté un e, donnant auteure et écrivaine, un usage qui gagne aujourd’hui la France elle-même. Et depuis quelques années, c’est bien autrice qui reprend sa place légitime, comme un mot qu’on était venu rechercher dans l’oubli où on l’avait laissé.

3. Des autrices au fil du temps

3.1 Antiquité

Sappho, ou Psappha, chante l’amour et la tendresse entre femmes depuis Mytilène, sur l’île de Lesbos, au VIIe ou VIe siècle avant notre ère. Poétesse et fondatrice d’une école pour jeunes filles vouée au culte d’Aphrodite, à la poésie, à la musique et à la danse, elle ne nous a laissé que des fragments, des éclats suffisants, pourtant, pour traverser les millénaires.

Erinna, poétesse grecque morte à dix-neuf ans, laisse derrière elle La Quenouille, long poème dont seuls quelques vers nous sont parvenus. On ignore si elle croisa Sappho, ou si elle vécut un siècle plus tard.

Hypatie, philosophe et mathématicienne née vers 370 après J.-C., fille du directeur du Musée d’Alexandrie, s’illustre par la rigueur de sa pensée. Ses écrits ont disparu dans l’incendie de la grande bibliothèque, mais sa mémoire survit, jusqu’au cinéma, avec le film Agora qui lui est consacré. Socrate le Scolastique disait d’elle qu’elle avait atteint un tel degré de culture qu’elle surpassait les philosophes de son temps, et que ce n’était pas elle, mais bien les hommes, qui se trouvaient saisis de honte face à son savoir.

3.2 Moyen Âge

Baudonivie rédige au VIIe siècle la vie de sainte Radegonde, reine des Francs qui quitta son mari et son royaume pour fonder à Poitiers un couvent où elle composa prières et poésie jusqu’à sa mort.

Hildegarde de Bingen, entrée au couvent dès l’âge de huit ans, consigne ses visions et ses révélations, rédige un traité de médecine, invente une langue, la Lingua Ignota, munie de son propre alphabet, et compose hymnes et musique sacrée.

Dhuoda, aristocrate du IXe siècle mariée à Bernard de Septimanie, connaît un époux brutal qui l’exile, enceinte, jusqu’à Uzès, avant de lui arracher son second fils. Elle écrit alors pour son fils aîné un manuel d’éducation empreint de sagesse et de mélancolie, où elle lui enjoint d’honorer et de servir un père qu’elle-même n’a cessé de fuir.

3.3 Renaissance au XVIIIe siècle

Marguerite de Navarre, sœur de François Ier, publie recueils de poèmes et nouvelles, dont le célèbre Heptaméron. Louise Labé, fille d’un riche marchand lyonnais, mène une vie jugée scandaleuse pour son époque et force pourtant l’admiration des plus grands poètes de son temps. Madame de La Fayette, après avoir choisi de ne pas suivre son mari en province, se consacre aux salons et à l’écriture : Zaïde, La Comtesse de Tende, puis, en 1678, La Princesse de Clèves, toutes publiées anonymement.

C’est aussi l’époque des salons, où des femmes de savoir, les Précieuses, refusent qu’on parle en leur nom et cultivent une voix qui leur soit propre, loin de l’imitation des écrits masculins. Autour de figures comme Madeleine de Scudéry, Madame de Sévigné, Ninon de Lenclos ou Madame de La Fayette se dessine un courant qu’on n’appelle pas encore féminisme, le mot n’existera qu’au XIXe siècle, mais qui en porte déjà l’esprit.

Puis vient la Révolution, et avec elle l’espoir d’une égalité enfin proclamée. Olympe de Gouges écrit des pièces de théâtre engagées, L’Esclavage des Noirs, Nécessité du divorce, avant de rédiger, en 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle sera arrêtée et condamnée à mort. Au même moment, en Angleterre, Mary Wollstonecraft, dont la fille écrira un jour Frankenstein, publie sa Défense des droits de la femme.

3.4 Le XIXe siècle

Germaine de Staël, femme de caractère que Napoléon condamne à l’exil, voit son essai De l’Allemagne voué à la destruction sur ordre impérial. Elle voyage, découvre le romantisme naissant, et signe romans et traités, Delphine, Corinne, De la littérature. Le Code civil de 1804 fait pourtant perdre aux femmes les droits conquis quelques années plus tôt.

En Angleterre, Jane Austen, discrète jusqu’à l’effacement, laisse une œuvre qui compte parmi les plus marquantes de la littérature de son siècle : Orgueil et Préjugés, Emma, Persuasion, Raison et Sentiments.

Le romantisme et les bouleversements politiques de la période 1830-1848 offrent aux femmes un peu plus de liberté, mais beaucoup continuent de publier sous un nom d’emprunt masculin. George Sand, née Aurore Dupin, s’habille en homme, fume la pipe, et signe des romans champêtres comme La Petite Fadette ou François le Champi. Flora Tristan parcourt la France pour dénoncer les conditions de vie ouvrières ; Louise Michel, elle, mêle l’engagement politique à l’écriture, entre récits de la Commune et poèmes.

3.5 Du XXe siècle à nos jours

Ce siècle est celui de l’émancipation assumée. En 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe, texte fondateur du féminisme moderne. Les romans écrits par des femmes se multiplient, on parle alors, non sans malice, de « sextes » pour désigner ces textes au féminin. En 1970 naissent leurs propres maisons d’édition et leurs propres librairies, dont la Librairie des femmes à Paris, première du genre en Europe. Il ne s’agit plus d’imiter les codes masculins, mais d’inventer une langue et un style qui appartiennent en propre aux femmes.

Du côté de la philosophie, Luce Irigaray et Monique Wittig ouvrent des voies nouvelles ; du côté de l’écriture féministe, Marguerite Duras et Hélène Cixous donnent voix aux doutes comme aux désirs d’indépendance d’une génération entière. Et d’autres femmes de nos jours continus de faire bouger les lignes et marques la littérature de leur empreinte.

4. Le point de vue des hommes sur les autrices

L’histoire des femmes de lettres ne s’écrivent avec à chaque époque, des voix masculines répondent à leurs plumes, tantôt pour les faire taire, tantôt pour les défendre. Ce dialogue, souvent inégal, mérite qu’on s’y attarde.

Moyen Âge : la première querelle

Pendant longtemps, les plumes masculines ont dépeint la femme comme un être perfide et hypocrite, dont la seule vertu acceptable était le silence et la soumission à la loi des hommes. Jean de Meun, auteur de la seconde partie du Roman de la Rose au XIIIe siècle, il multiplie les portraits féminins calomnieux, présentés comme autant de vérités universelles.

C’est contre ce texte que Christine de Pizan engage : la Querelle du Roman de la Rose. Déjà connue pour ses ballades, elle s’attaque avec vigueur aux propos calomnieux tenus sur les femmes ; dans sa Cité des Dames, elle en démonte méthodiquement les fondements, montrant qu’ils ne reposent sur rien. Elle ne se bat pas seule : le théologien et chancelier Jean Gerson, prend publiquement son parti dans cette querelle, condamnant à son tour la misogynie du Roman de la Rose.

XVIIe-XVIIIe siècles : rieurs et défenseurs

Le XVIIe siècle voit naître, avec les Précieuses, comme on l’a vue plus haut. Mais ce mouvement attire aussitôt les moqueries. Molière en fait une cible de choix : sa comédie Les Précieuses ridicules (1659) tourne en dérision l’affectation de langage prêtée à ces femmes, avant que Les Femmes savantes (1672) ne s’en prenne, plus largement, à l’idée même d’une femme cultivée et lettrée. Face à ces railleries, d’autres voix masculines s’élèvent en sens inverse. Le philosophe Poullain de la Barre publie en 1673 De l’égalité des deux sexes, ouvrage précurseur qui affirme, avec une rigueur presque moderne, que les inégalités entre hommes et femmes ne tiennent à rien de naturel, mais à l’éducation qu’on leur refuse.

XIXe siècle : amitiés et sarcasmes

Le XIXe siècle offre lui aussi ses deux visages. George Sand trouve en Gustave Flaubert un ami et un correspondant fidèle : leur abondante correspondance témoigne d’une estime littéraire sincère et réciproque, rare entre un écrivain et une écrivaine de cette époque. À l’inverse, le critique Barbey d’Aurevilly, dans son recueil Les Bas-bleus, s’acharne contre les femmes de lettres de son temps, qu’il traite avec un mépris à peine voilé, les accusant de dénaturer leur condition en prenant la plume.

XXe siècle : des liens plus complexes

Au siècle suivant, les rapports se nouent différemment. Jean-Paul Sartre accompagne Simone de Beauvoir dans son parcours intellectuel, en compagnon d’idées autant que de vie, une relation où le soutien et l’ambiguïté se mêlent, tant leur œuvre à elle a longtemps été lue à l’ombre de la sienne. Du côté des surréalistes, le mouvement animé par André Breton admet des femmes dans ses cercles, mais les cantonne le plus souvent au rôle de muses plutôt que de créatrices à part entière.

De cette histoire faite de rires cruels et d’alliances sincères, une chose demeure : jamais les autrices n’ont eu à conquérir seules leur place. Chaque siècle a compté ses détracteurs, mais aussi ses alliés, assez pour que le fil, tendu depuis Christine de Pizan, ne se rompe jamais tout à fait.

De Sappho à Hélène Cixous, le fil ne s’est jamais rompu, il s’est seulement, trop souvent, effacé sous l’encre de ceux qui écrivaient l’Histoire. Chaque siècle a vu des femmes reconquérir un peu de ce territoire qu’on leur refusait : le droit à un mot pour se nommer, le droit à une signature, le droit à une voix qui ne doive rien à personne. Il reste, aujourd’hui encore, des pages à écrire, mais le grimoire, désormais, s’ouvre à deux mains.



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