Il y a des histoires si vieilles qu’on ne sait plus très bien qui, le premier, les a racontées autour d’un feu, ou gravées sur une amphore, ou chantées sur la place d’une agora. Et pourtant, elles sont toujours là. On les retrouve dans nos librairies, sur nos écrans, dans les manettes qu’on tient le soir en rentrant du travail. Achille meurt encore, Perséphone descend encore aux Enfers, Loki ricane encore dans l’ombre des Ases, et à chaque fois, c’est un peu différent. Un peu plus proche de nous.

C’est peut-être ça, la vraie magie du mythe : il ne se conserve pas comme une relique sous verre, il se transmet comme un feu qu’on se passe de main en main, et chaque main le fait brûler un peu autrement. Alors on a eu envie de se demander pourquoi. Pourquoi Circé, pourquoi Cassandre, pourquoi Loki reviennent sans cesse hanter nos pages et nos écrans.

1. Un socle narratif vivant : pourquoi les mythes résistent au temps

1.1. Des récits nés pour circuler

Avant d’être des livres, les mythes ont été des voix. Racontés de bouche à oreille, remaniés à chaque veillée, contredits d’une cité à l’autre : la mythologie grecque elle-même n’a jamais eu de version unique et figée. Homère ne racontait pas tout à fait la même histoire que les tragédiens athéniens, qui eux-mêmes s’écartaient des poèmes plus anciens. Le mythe est né instable, poreux, taillé pour être repris. Ce n’est donc pas une trahison que de le réécrire aujourd’hui : c’est, d’une certaine façon, lui rendre sa nature première.

1.2. Chaque époque façonne ses propres dieux

Ce qui frappe, en enchaînant les réécritures contemporaines, c’est à quel point elles parlent moins des dieux que de nous. Une époque qui interroge la place des femmes va se pencher sur Cassandre ou sur Circé. Une époque qui cherche à nommer les violences tues va aller les débusquer jusque dans les replis des vieux récits. Le mythe fonctionne comme un miroir aux reflets changeants : on y voit toujours, en creux, les obsessions de celles et ceux qui le racontent.

2. Réinventer les points de vue : donner voix à ceux que le mythe taisait

2.1. Les femmes reprennent la parole

Dans les récits antiques, les femmes attendent, souffrent, ou disparaissent en quelques vers. Les réécritures récentes leur rendent une voix, et souvent une colère. Troie ou la trahison des dieux de Marion Zimmer Bradley installe Cassandre au centre du récit, elle qui n’était qu’une prophétesse maudite dans les marges de l’Iliade. Circé de Madeline Miller fait de même avec une figure longtemps réduite à la sorcière malveillante de l’Odyssée, et lui offre une trajectoire entière, du rejet à l’émancipation. Lore Olympus de Rachel Smythe reprend le mythe d’Hadès et Perséphone sous un jour résolument moderne, où Perséphone cesse d’être un simple objet du récit pour devenir celle qui le porte.

2.2. Les seconds rôles deviennent héros

D’autres réécritures déplacent la caméra plutôt que de changer de sexe le protagoniste. Le Chant d’Achille de Madeline Miller aurait pu suivre le grand héros de la guerre de Troie, elle choisit Patrocle, celui qu’on ne voit d’ordinaire qu’en ombre portée d’Achille, un simple compagnon. Ce déplacement change tout : on y gagne un regard plus tendre, plus lucide aussi, sur la gloire et sur ce qu’elle coûte. Coeurs de Sorcière de Genevieve Gornichec fait un pas de côté comparable du côté nordique, en suivant non pas un dieu du panthéon principal mais une géante, Angrboda. Une manière de raconter le Ragnarök depuis ses marges plutôt que depuis l’Asgard triomphant.

3. Désacraliser pour humaniser : des dieux tombés de leur piédestal

3.1. Des divinités capricieuses et faillibles

Un des grands gestes de ces réécritures, c’est de faire descendre les dieux de leur Olympe. Chez Madeline Miller, ils sont vaniteux, cruels, indifférents au sort des mortels qu’ils manipulent : Thétis en particulier n’a rien de la mère aimante qu’on pourrait attendre. Ce sont des figures qu’on apprend à détester avant, peut-être, de les comprendre un peu. Cette désacralisation ne diminue pas le mythe : elle le rend habitable, elle permet au lecteur de se tenir enfin du côté des mortels, ceux qui payent le prix des caprices divins.

3.2. Affronter les zones d’ombre du mythe

Ces réécritures ne détournent plus le regard des sujets que l’Antiquité traitait avec une froideur troublante : l’esclavage, les violences faites aux femmes, la place qu’on leur assignait de force. Kleos, la bande dessinée d’Amélie Causse, choisit d’ailleurs de le dire d’emblée à son lectorat, avertissant d’un public adulte et averti. Troie ou la trahison des dieux et Lore Olympus portent elles aussi ce poids, sans détour ni complaisance. Le mythe, dans ces mains-là, cesse d’être un décor antique pour devenir un espace où l’on peut nommer ce qui, à l’époque comme aujourd’hui, continue de blesser.

4. Le mythe hors des pages : bande dessinée, écrans et jeux vidéo

4.1. Le mythe se donne à voir

Le mythe ne vit pas que dans le texte. Kleos, avec ses planches d’Amélie Causse, raconte parfois plus par le silence et par l’expression d’un visage que par le dialogue, une seconde lecture s’ouvre à qui prend le temps de relire l’histoire uniquement à travers ses dessins. C’est une autre manière d’habiter le mythe : par l’image, par la couleur, par ce que le corps dit avant que la voix ne parle.

4.2. Le mythe devient pop et transmédia

Le mythe circule aujourd’hui bien au-delà du livre. Lore Olympus est né sur Webtoon avant de devenir un roman graphique très attendu. Percy Jackson et les Olympiens a conquis une génération entière de jeunes lecteurs avant de devenir une série sur Disney+. Kaos, produite par Netflix, propose sa propre version résolument contemporaine de l’Olympe. Et le jeu vidéo Hadès a réussi le pari de faire vivre, manette en main, une plongée aux Enfers aussi addictive qu’un bon livre qu’on ne veut pas refermer. Le mythe n’a plus de support unique : il se love dans celui qui lui convient le mieux, à chaque génération.

Ce qui relie Kleos, Circé, Coeurs de Sorcière, Lore Olympus ou Hadès, ce n’est pas seulement le nom d’un dieu grec ou nordique en couverture. C’est une même conviction, silencieuse mais tenace : le mythe n’est pas un musée où l’on entre sur la pointe des pieds. C’est une matière vivante, qu’on continue de pétrir, de tordre, de faire sienne, parce qu’elle a toujours su parler de nous, sous couvert de parler des dieux.

Et tant qu’il restera des lectrices et des lecteurs pour se demander ce que Cassandre aurait à dire aujourd’hui, ou ce que cache vraiment le sourire de Loki, ces vieilles histoires continueront de se réécrire. Le mythe ne meurt jamais. Il attend, simplement, la prochaine main qui voudra bien le raconter, la manipuler et jouer avec.



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