Il existe des villes que le temps façonne lentement, pierre après pierre, génération après génération. Et il existe des villes qui naissent d’un seul geste, d’une seule volonté, des villes-idées avant d’être des villes-pierres. Alexandrie appartient à cette seconde catégorie. Elle n’a pas grandi : elle a été voulue, rêvée, puis bâtie à la vitesse d’une ambition qui ne connaissait pas la patience. Nous parlons évidemment d’Alexandrie qui se trouve en Basse-Égypte, car Alexandre fonda de nombreuse Alexandrie au fils de sa campagne militaire.

Sur la carte du monde antique, elle occupe un point précis, presque provocateur : la frontière entre deux civilisations qui n’avaient, jusque-là, jamais vraiment eu besoin l’une de l’autre. La Grèce y a posé ses dieux sur une terre qui avait déjà les siens depuis des millénaires. De cette rencontre est né quelque chose d’unique : une cité qui, sans jamais apparaître dans Tempête Divine, en partage pourtant l’essence la plus profonde : celle d’un monde où les mythologies ne restent jamais tout à fait séparées.

I. La légende de la fondation

a) Le songe d’Alexandre

Toute grande ville a besoin d’une origine qui dépasse le simple pragmatisme, et Alexandrie ne fait pas exception. La légende raconte qu’Alexandre le Grand, cherchant l’emplacement idéal pour la cité qui porterait son nom, aurait reçu la visite d’Homère en songe. Le poète, mort depuis des siècles mais toujours vivant dans la mémoire du monde grec, lui aurait soufflé les vers de l’Odyssée évoquant une île nommée Pharos, face aux côtes d’Égypte. À son réveil, Alexandre s’y serait rendu et aurait reconnu, dans le paysage qui s’offrait à lui, exactement ce que le rêve lui avait promis.

Que la scène soit authentique ou largement enjolivée par les biographes antiques importe peu. Ce qui compte, c’est ce qu’elle révèle : Alexandrie est une ville qui, dès sa naissance, revendique une légitimité mythologique. Elle n’est pas fondée par hasard sur un site favorable, elle est désignée, choisie par les dieux et les poètes avant même d’exister.

b) Une ville dessinée par un architecte, pas façonnée par le temps

Le phare sera initié par Ptolémée Ier qui mourra avant la fin, c’est son fils Ptolémée qui achèvera la construction qui durera quinze ans. Il se trouvait à la pointe de l’île de Pharos à la place de l’actuel Fort Qaitbay qui date de la fin du XVème siècle et qui est d’ailleurs construit avec des parties des blocs antiques qui appartenaient au phare.

Contrairement à Athènes, Rome ou Memphis, dont l’urbanisme épouse les hasards de l’histoire et les caprices du relief, Alexandrie naît d’un plan. C’est l’architecte Dinocrate de Rhodes qui trace ses rues selon une géométrie rigoureuse, en damier, orientée pour capter les vents marins et rafraîchir la cité durant les mois les plus chauds. Alexandrie n’a jamais été un village devenu ville : elle a été une ville dès le premier jour, pensée dans ses moindres détails avant que la première pierre ne soit posée. Et la complexité du site ne rend pas les travaux faciles. Il imagine deux grandes luxueuses avenues ponctuées de monuments et coupées par des angles droits donnant sur des plus petites artères. La première construction monumentale est l’Heptastadion, une digue longue de sept stades -ce qui fait plus de 1 500 m- qui relie l’île de Pharos à la terre ferme et aide à la réalisation des deux ports de ville : l’Eunostos (qui se traduit par = Bon Retour) à l’ouest et le Grand-Port à l’est.

Cette naissance délibérée, presque artificielle, dit quelque chose d’essentiel sur ce que la ville allait devenir : un lieu où rien n’est laissé au hasard, où chaque élément : urbanisme, religion, savoir.., répond à une intention. Une cité construite comme on écrit une histoire, avec un début clair et une ambition assumée.

II. La fameuse Bibliothèque

a) Naissance d’un rêve ptolémaïque

À la mort d’Alexandre, son empire se fragmente entre ses généraux. L’Égypte échoit à Ptolémée, qui fonde une dynastie destinée à régner sur le pays des pharaons pendant près de trois siècles. Mais les Ptolémées ne se contentent pas de gouverner : ils rêvent de faire d’Alexandrie non seulement la capitale politique de leur royaume, mais le centre névralgique de tout le savoir humain.

De cette ambition naît la Bibliothèque d’Alexandrie, projet titanesque porté notamment par Ptolémée Ier puis son fils Ptolémée II. L’idée est simple à énoncer, vertigineuse à réaliser : rassembler en un seul lieu une copie de chaque texte existant dans le monde connu. Les navires accostant au port d’Alexandrie devaient, dit-on, remettre leurs manuscrits pour qu’on en fasse une copie, l’original restant à la Bibliothèque, la copie étant rendue au propriétaire. Un pillage méthodique et assumé, au nom du savoir.

D’après l’historien grec Diodore de Sicile, Ptolémée aurait récupéré la dépouille d’Alexandre pour l’enterrer dans un magnifique mausolée qu’il aurait fait construire spécialement au cœur de la ville.

b) L’âge d’or et ses savants

Autour de la Bibliothèque s’organise le Mouseion, sorte d’institut de recherche avant l’heure, où affluent les plus grands esprits du monde méditerranéen. Euclide y pose les fondations de la géométrie. Ératosthène y calcule, avec une précision stupéfiante pour l’époque, la circonférence de la Terre. Des médecins, des astronomes, des poètes, des grammairiens de toutes origines s’y côtoient, financés par les Ptolémées eux-mêmes.

Ce qui frappe, dans cette effervescence, c’est sa diversité culturelle. Alexandrie n’est pas seulement une ville grecque plantée en Égypte : elle devient un carrefour où savants grecs, égyptiens, juifs, perses parfois, échangent et confrontent leurs connaissances. Le savoir, à Alexandrie, ne connaît pas de frontière, et c’est peut-être là sa plus grande singularité pour l’époque.

Au fil du temps, la ville devient un lieu incontournable, une cité prestigieuse, un foyer culturel sans équivalent dans l’histoire. Son surnom, elle le tient du fondateur « la Perle de la Méditerranée ».

c) La disparition et le mythe

Le sort exact de la Bibliothèque reste l’un des grands mystères de l’Antiquité. Elle a connu de nombreux incendies, et on l’a longtemps accusée d’avoir brûlé lors du siège de Jules César en 48 avant notre ère. Par contre, la destruction du quartier du Palais-Royal et donc de la bibliothèque du Musée, arrivent vraisemblablement pendant la guerre entre l’empereur Aurélien -270-275 après JC et la reine Zénobie de Palmyre, puis peut-être sous l’empereur Dioclétien qui mit la ville à sac.

Mais ça n’arrêtera pas la bibliothèque qui continua de fonctionner quelques temps. Et en 391, elle fut détruite lors d’une insurrection menée par l’évêque Théophile, à cause de l’Edit de Théodose qui ordonne la destruction des temples païens. L’Alexandrie chrétienne, ne dura pas moins de six siècles et lors de la prise de la cité par les Arabes, la bibliothèque universelle n’était plus qu’une légende et une ombre de son époque glorieuse. On sait que le sultan Omar donna l’ordre qu’on utilise les documents pour combustibles pour les étuves, et cela prit six mois pour brûler tout le matériel. Seulement les livres d’Aristote furent épargnés et transcrits par les arabes, qu’une partie nous est parvenue.

Cependant les historiens s’accordent aujourd’hui à penser que sa disparition fut plus progressive que spectaculaire : un lent effritement fait de négligences, de troubles politiques successifs, de diminutions de financement, avant une extinction définitive dont la date précise nous échappe.

Cette incertitude historique a paradoxalement nourri le mythe. La Bibliothèque perdue est devenue, dans l’imaginaire collectif, le symbole absolu du savoir anéanti, une plaie que l’humanité porte encore, la hantise de tout ce que l’on a pu perdre sans même savoir ce que l’on perdait.

III. Alexandrie de nos jours

a) Les traces englouties

De l’Alexandrie antique, il ne reste que peu de choses visibles à l’œil nu. Le célèbre phare, l’une des sept merveilles du monde antique, s’est effondré au fil de plusieurs séismes entre le VIIIe et le XIVe siècle, avant de disparaître complètement sous les flots. Le quartier royal des Ptolémées lui-même s’est enfoncé dans la mer, victime de tremblements de terre et de l’affaissement progressif du sol.

Depuis les années 1990, des campagnes de fouilles sous-marines ont permis de retrouver des colonnes, des statues, des fragments architecturaux dormant à quelques mètres sous la surface du port actuel. Alexandrie est ainsi devenue une ville double : celle que l’on visite au grand jour, et celle, engloutie, que l’on ne fait qu’effleurer du regard à travers l’eau trouble de la baie.

b) La bibliothèque ressuscitée

En 2002, l’Égypte inaugure la Bibliotheca Alexandrina, un bâtiment monumental construit non loin de l’emplacement supposé de l’ancienne bibliothèque. Il ne s’agit pas d’une reconstruction archéologique, l’édifice est résolument moderne, avec son immense disque incliné évoquant un soleil levant sur la Méditerranée, mais d’un geste symbolique fort : réparer, deux mille ans plus tard, la perte la plus emblématique de l’histoire du savoir humain.

Le geste est aussi une déclaration : celle qu’un lieu peut porter une mémoire au-delà de sa propre destruction, que l’esprit d’une bibliothèque disparue peut renaître ailleurs, autrement, sans jamais être tout à fait le même et sans jamais être tout à fait différent.

Bibliothèques moderne d'Alexandrie

IV. Alexandrie et Tempête Divine : une cité-frontière dans la guerre silencieuse des dieux

Alexandrie n’apparaît pas dans Tempête Divine (peut-être un jour). Aucun personnage n’y pose le pied, aucune scène ne s’y déroule. Et pourtant, à mesure que les recherches nécessaires à la construction de cet univers m’ont menée à travers différentes mythologies du monde, cette cité n’a cessé de résonner avec l’un des fondements du roman : l’idée que les panthéons, loin de rester cantonnés à leurs territoires respectifs, se livrent une guerre discrète, une guerre menée non pas frontalement, mais par demi-dieux interposés et par des humains investis de pouvoirs qu’ils n’ont pas choisis.

a) La Bibliothèque, ou le trésor que toutes les mythologies auraient voulu contrôler

Imaginer la Bibliothèque d’Alexandrie non plus seulement comme un projet culturel, mais comme un enjeu stratégique, change complètement son visage. Un lieu qui concentre les récits, les rites et les connaissances de chaque civilisation devient, dans la logique d’un monde où les dieux s’observent et se craignent, une cible d’une valeur inestimable. Comprendre les mythes d’un panthéon rival, c’est souvent comprendre ses failles. Rassembler ces récits en un seul endroit, c’est offrir volontairement ou non, une carte des vulnérabilités de chaque puissance divine.

Ce sont précisément les heures passées à fouiller des ouvrages sur les mythologies nordique, égyptienne, grecque et bien d’autres, pour donner chair à l’univers de Tempête Divine, qui ont fait naître cette lecture. Chercher, comparer, recouper les récits pour en tirer une cohérence narrative, c’est, à une échelle modeste et sans les enjeux d’une guerre divine, exactement ce que les savants du Mouseion faisaient pour les Ptolémées. La Bibliothèque devient ainsi, avec le recul, le miroir historique d’une démarche d’autrice : celle de constituer, patiemment, un trésor de récits épars pour en comprendre la logique d’ensemble.

b) Alexandrie, carrefour trop précieux pour rester neutre

Sa position géographique n’a rien d’anodin. Entre la Méditerranée, l’Afrique et les routes menant vers l’Orient, Alexandrie occupe un point de passage que peu de lieux dans le monde antique peuvent revendiquer. Dans l’univers de Tempête Divine, un tel carrefour n’aurait probablement pas pu rester neutre bien longtemps. Les panthéons, jamais en guerre ouverte mais toujours en tension, auraient eu tout intérêt à y placer discrètement leurs pions, chacun cherchant à étendre son influence sans jamais provoquer l’affrontement direct que tous redoutent.

Alexandrie, dans cette perspective, ne serait pas un champ de bataille, mais quelque chose de plus subtil et peut-être de plus dangereux encore : un terrain d’observation mutuelle, où chaque panthéon surveille les autres du coin de l’œil, où l’équilibre tient à un fil que personne n’ose rompre le premier.

Alexandrie n’a jamais eu besoin d’apparaître dans Tempête Divine pour en partager l’esprit. Elle est de ces villes qui, par leur histoire même, racontent ce que le roman tente de mettre en scène : des mythologies qui se frôlent sans jamais totalement se mélanger, un savoir qui devient enjeu de pouvoir, un carrefour trop précieux pour appartenir à un seul monde.

Peut-être Alexandrie est-elle, finalement, l’une des villes-sœurs invisibles de ce roman, un lieu où la Grèce a continué de rêver loin de chez elle, où l’Égypte a accueilli des dieux étrangers sans jamais renier les siens, et où, quelque part dans l’ombre de cette cohabitation, d’autres puissances auraient très bien pu se disputer, en silence, le contrôle d’un si précieux carrefour.



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